Commission du Vieux Paris : un même combat pour notre patrimoine
- Catherine Lécuyer
- il y a 2 jours
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 7 minutes

Si Paris est une fête, son patrimoine en est le décor irremplaçable ! Pourtant, ce décor se fissure parfois sous les coups de boutoir d’un urbanisme qui tend à privilégier la rentabilité immédiate à l’épaisseur de l’histoire. A la lecture des comptes rendus de la Commission du Vieux Paris pour l'année 2025, plusieurs dossiers emblématiques du 8e arrondissement illustrent parfaitement les menaces qui peuvent peser sur notre cadre de vie - à commencer par la tentation du "façadisme" qui laisse les promoteurs vider les immeubles de leur substance pour n'en conserver que la peau. Je souhaite ici vous en livrer une brève analyse.
Boulevard Haussmann : préserver la mémoire "invisible"

Le dossier de l'ensemble situé aux 151-155 boulevard Haussmann a été examiné par la Commission du Vieux Paris lors de sa séance plénière du 8 juillet 2025. Nous parlons ici d'un chef-d'œuvre de l'architecture haussmannienne, un ensemble de trois immeubles de rapport édifiés entre 1878 et 1881 pour la prestigieuse compagnie d'assurance "Le Phénix". L'architecte, Joseph LE SOUFACHÉ, élève de DUBAN, y a déployé tout son talent. Si les façades majestueuses en pierre de taille sont connues de tous, ce qui se cache en sous-sol est un trésor inestimable et aujourd'hui menacé.
Ces immeubles possèdent encore leurs rampes à cheval d'origine. Ces ouvrages en structure métallique et remplissage de brique permettaient autrefois aux chevaux de descendre directement dans les écuries situées au sous-sol. C'est un témoignage rarissime, quasi unique, de la vie quotidienne du Paris du XIXe siècle, une époque où le cheval était le moteur de la ville.
Le projet actuel de restructuration prévoit de transformer ces sous-sols historiques en salles de réunion et espaces de bureaux standardisés. La Commission du Vieux Paris s'est inquiétée de la disparition ou du masquage de ces rampes, qui forment un coude spectaculaire vers les cours techniques. Conserver une façade pour faire "joli" tout en bétonnant l'histoire intérieure est un non-sens culturel. Je partage la position de la Commission et me battrai moi aussi pour que ces rampes soient non seulement conservées, mais mises en valeur. L'âme de ces bâtiments ne doit pas être sacrifiée pour quelques mètres carrés de surface locative tertiaire.
Résolution. La Commission du Vieux Paris, réunie le 8 juillet 2025 à l’Hôtel de Ville et en visioconférence sous la présidence de Jean-François Legaret, a examiné en faisabilité le projet de restructuration des immeubles du 151-155 boulevard Haussmann. Elle est défavorable aux démolitions prévues, qui concernent des parties remarquables (cours techniques, rampes et écuries) et probablement rares, désormais, dans Paris. Elle considère que ces démolitions pourraient être évitées et que le projet gagnerait à tirer davantage parti de l’existant.
Avenue George V : contre la standardisation de nos intérieurs

Le patrimoine ne s'arrête pas à la porte cochère. Tel est le sens de la résolution de la Commission du Vieux Paris concernant le 40 avenue George V, un dossier lourd discuté lors de la séance du 6 mai 2025. Cet immeuble, qui participe à l'élégance de l'un des axes les plus prestigieux de Paris, risque de subir un "curage" en règle. La Commission a souligné la valeur patrimoniale exceptionnelle de son escalier desservant les bureaux, ainsi que la qualité des vestibules et des ferronneries.
L'immeuble peu de temps après sa livraison en 1964 et l'escalier remarquable.
Le risque ? Que cet escalier finisse en gravats, remplacé par des ascenseurs standardisés et des circulations impersonnelles. La couverture photographique réalisée par le Département d'Histoire de l'Architecture et d'Archéologie de Paris (DHAAP) montre des intérieurs d'un raffinement exquis. En autorisant la destruction de ces éléments de second œuvre, la Mairie de Paris encouragerait une vision "Disney" de notre ville : un décor de carton-pâte pour touristes, vide de toute authenticité à l'intérieur. La rénovation thermique et la mise aux normes ne sauraient servir d'alibi au vandalisme patrimonial.
Résolution. La Commission du Vieux Paris, réunie le 4 mars 2025 à l’Hôtel de Ville et en visioconférence sous la présidence de Jean-François Legaret, a examiné le projet de restructuration du 40 avenue George V. Elle s’oppose à ce projet, qui en procédant à une isolation par l’extérieur, en démolissant des éléments intérieurs remarquables (escaliers notamment) et en recomposant les trois façades sur cour, dénature totalement l’œuvre d’Abro Kandjian.
Quartier de l'Europe et Monceau : Stop à la bureaucratisation

Le 8e arrondissement n'a pas vocation à devenir une zone de bureaux "morte" après 19 heures. C'est pourtant le sort qui guette certains quartiers de l'arrondissement si nous n'y prenons garde. Le cas du 32 rue de Lisbonne, évoqué à plusieurs reprises (notamment lors de la séance du 4 mars 2025), est symptomatique de cette "tertiarisation" galopante.
Il s'agit d'un immeuble tertiaire construit en 1974 par l'agence Kandjian (des architectes prolifiques des Trente Glorieuses dans notre arrondissement - également à l'origine du 40 avenue George V mentionné plus haut), venu remplacer un hôtel particulier du XIXe siècle. Si l'architecture du XXe siècle mérite aussi notre attention, et la Commission a d'ailleurs souligné l'intérêt de l'œuvre des KANDJIAN dans le 8e, le véritable enjeu est urbain et humain. À chaque fois qu'un immeuble est restructuré pour densifier encore les bureaux, c'est l'équilibre résidentiel qui recule. La rue de Lisbonne, la rue de Téhéran, le boulevard Malesherbes doivent rester des lieux de vie pour les familles parisiennes.
C'est pourquoi je plaide pour que chaque grande restructuration intègre une part de réversibilité ou de mixité fonctionnelle (des bureaux et des logements). Nous ne voulons pas d'un quartier d'affaires froid et désincarné, mais d'un arrondissement vivant.
Résolution. La Commission du Vieux Paris, réunie le 4 mars 2025 à l’Hôtel de Ville et en visioconférence sous la présidence de Jean-François Legaret, a examiné en faisabilité le projet de réhabilitation du 32 rue de Lisbonne. Elle s’oppose à ce projet, qui en recomposant la façade - dont l’entresol comme les tables métalliques des allèges, l’un et l’autre très caractéristiques, disparaissent - dénature totalement l’œuvre d’Abro et Henri Kandjian. Elle s’interroge par ailleurs sur l’émergence de l’édicule d’accès à la terrasse et sur les modalités de l’intervention sur le patio.

Champs-Élysées et Montaigne : le luxe ne doit pas tout écraser
La vigilance de la Commission du Vieux Paris s'est aussi portée sur le "Triangle d'Or". Les séances de janvier et septembre 2025 ont abordé le devenir du 27 et du 150 avenue des Champs-Élysées, ainsi que du 17-19 avenue Montaigne.
Sur les Champs-Élysées, la pression commerciale est telle que l'histoire des lieux est souvent considérée comme une contrainte encombrante par les grandes enseignes internationales. Au numéro 150, comme au 27, les projets de restructuration visent souvent à maximiser les surfaces de vente au détriment des volumes historiques et des décors.


Quant à l'avenue Montaigne, le 17-19 (un autre immeuble KANDJIAN de 1973) fait l'objet d'un suivi rigoureux. Il est fascinant de voir comment l'architecture des années 1970, autrefois décriée, est aujourd'hui reconnue comme un patrimoine à part entière, témoignant de l'histoire économique de notre arrondissement. Mais là encore, la rénovation doit se faire avec finesse, en respectant la modénature des façades et l'utilisation des matériaux nobles (pierre, verre, métal) qui faisaient la signature de cette époque, sans céder aux sirènes d'une modernisation générique.

Une vigilance de tous les instants
Protéger le 8e arrondissement, ce n'est pas être passéiste. C'est refuser la banalisation. C'est refuser que Paris ressemble à Dubaï ou à Singapour. Notre valeur ajoutée, c'est notre histoire, notre pierre, nos toits en zinc, nos cours pavées, et même... nos anciennes écuries !
La Commission du Vieux Paris fait un travail d'analyse remarquable, mais elle n'a qu'un avis consultatif. Le pouvoir de décision reste dans les mains du Maire de Paris. C'est pourquoi, en tant qu'élue locale, je considère qu'il est de mon devoir de relayer ces alertes, de les amplifier et de m'opposer à chaque fois que l'intérêt patrimonial est bradé.
Je continuerai, dossier après dossier, à scruter ces permis de construire pour que le 8e arrondissement conserve son âme.













